J’ai longtemps travaillé pour les Gil-Estrel, et pourtant, cette famille restera toujours un mystère pour moi.

Léone Gil-Estrel, cheftaine aimée et aimante du village du vent nous a quitté. Certains citoyens aiment se rassurer, en déclarant qu’elle aurait rejoint les nids du Grand Dieu à plume, d’autres sont sûrs d’avoir aperçu une nouvelle étoile briller dans la toison argentée.



Mais la réalité a frappé Sulimo hier, lors de la Procession. Pour la deuxième fois de ma vie, je suivais ce chemin. Celui qu’on appelle populairement “ le chemin de l’étoile “. C’est une route que la famille Gil-Estrel connaît sans même l’avoir déjà faite, leurs pas lourds et tristes guident les citoyens à travers la forêt du Nord pour rejoindre une clairière parsemée et paisible. Ce jour-là, le vent qui caressait nos visages était étrangement doux. Il dansait sur nos peaux et séchait nos larmes. Comme Léone l’aurait fait.

La Procession des Gil-Estrel se déroule toujours de la même manière, un petit coffre orné est déposé dans le creux d’un sapin préalablement préparé et habillé. Les arbres choisis pour accueillir les plumes de la famille maudite sont toujours grands, élancés. Pour que leurs sommets chatouillent les vents, et que la canopée soit la forteresse impénétrable des oiseaux de la forêt. Un véritable refuge au parfum de résine chantant la mélodie de la brise. C’est un spectacle de douceur et de tristesse, un drôle de mélange, qui fait déborder les sentiments.

J’étais très attaché à Léone, tout le village aussi d’ailleurs. Une cheftaine remarquable, tant par sa douceur que par sa perception. Elle était toujours juste et raisonnée, intelligente et gentille. C’était une personne admirable, et, il est vrai, la gouvernance Gil-Estrel la plus plébiscitée depuis bien des décennies.

Imaginer toute son âme à l'intérieur de ce coffre m’a brisé le coeur. Je n’ai jamais vu la plume d’un Gil-Estrel, mais je crois les légendes et, surtout, le peu que Léone me contait et confiait de sa malédiction. J’ai du mal à écrire ces lignes et à trouver un sens, une raison, une logique à cette destinée. Je crois que même elle, la famille maudite, ignore pourquoi leur fin s’écrit avec une plume.

Dans cette clairière, qu’on pourrait appeler vulgairement “ le cimetière Gil-Estrel ” ( mais personne ne fait ça, un peu de bon sens ), j’ai pu y apercevoir les coffres des autres membres de la famille. Je me suis recueilli devant celui du père de Léone et Connor. Un homme que j’ai servi à mes débuts et dont le souvenir s’est rapidement réfugié dans un arbre.

Je me rappelle quand mon père me contait la malédiction... avec le bouche-à-oreille et le temps certains détails ont été déformés par les habitants. À une époque, certains fuyaient les Gil-Estrel, persuadés qu’ils étaient porteur d’une maladie contagieuse. D’autres s’amusaient à croire que leur étoile leur confiait une puissance hors norme, que leurs pouvoirs étaient surpuissants et pourraient raser une île entière.

Les contes et les légendes s’amusent de beaucoup de choses, et aiment faire rêver les petits comme les grands. Pourtant, et beaucoup de Sulimois l’ont appris à leurs dépens, la malédiction Gil-Estrel n’est ni fabuleuse, ni amusante.

Elle existe, dans sa plus grande injustice, et emporte avec elle les membres d’une famille condamnée.

Ce n’est pas une légende.



Léone nous a quittés, à l’Automne dernier.



- Journal du Domaine de Sulimo - Entrée de Mello Klurk, Second Conseiller du Cheftain Séraphin II Gil-Estrel