La salle de lecture du domaine était remplie de feuilles volantes aux annotations diverses, livres couverts de marques pages, et classeurs en tous genres. Cela faisait quelques mois que Rubis avait envahi la pièce et s'en excusait régulièrement auprès des conseillers et employés du domaine. Cette salle était pour le moment inaccessible, consacrée à une seule chose : servir sa quête de réponse.

Depuis quelques jours, son nouvel axe de recherche était concentré sur le « livre de la famille» ou de son vrai titre «  La légende des Gil-Estrel, une histoire de Vent et d’Étoiles ». Un conte illustré qui se transmettait de génération en génération, et qui avait même eu – à l'époque - une honorable édition dans l'archipel, puisque de nombreuses familles en possédaientt également un exemplaire. Depuis plusieurs naissances, c'est uniquement au travers cette légende que se racontait, de Gil-Estrel en Gil-Estrel, l'histoire leur ancêtre.

Sous les traits qui illustrent l'histoire de la famille sulimoise, se cache « Oblyo ». Un défunt résident du même village, qui, il y a de cela plus d'un siècle, dessinait pour les petits et les grands. Ce sont les premières informations que Rubis pu obtenir. En parcourant les livres jeunesses de l'école du village qui, sous un tas de poussières, cachait quelques autres ouvrages amateurs de l'illustrateur.

L'obsession de découvrir un secret enfoui derrière cette légende gagna Rubis. Elle se déconnectait de plus en plus de son rôle de cheftaine pour assouvir sa soif de curiosité. Qui était cet illustrateur. Et comment avait-il construit cette histoire ? De témoignages, de fabulations, de rumeurs ou d'inventions ?

Un jour, elle finit par trouver dans les archives de la librairie quelques trésors. Dans une boite dédiée à cet illustrateur oublié, elle put consulter quelques esquisses et veilles publicités. Quelques dessins un peu amochés par le temps. Et des encrages originaux de l'histoire des Gil-Estrel, qu'elle manipula avec soin. En parcourant les travaux, et constatant le peu d'informations qu'elle trouvait, Rubis comprit rapidement qu'Oblyo fut un artiste qui se complaisait de sa petite situation à moitié dans l'ombre, alternant entre passion assouvie et service auprès des siens. Alors qu'elle s’apprêtait à repartir et ranger les archives, elle tomba sur un journal d'étude qui semblait appartenir à une apprentie de l'illustrateur. Son cœur s'emballa, et, euphorique, elle demanda immédiatement une autorisation exceptionnelle de consulter ses découvertes au domaine.

Installée dans la salle de lecture transformée en laboratoire littéraire, Rubis parcourait les pages du journal, avec une concentration relative. Les pages étaient remplies de conseils théoriques sur diverses pratiques artistique. Et bien que la sulimoise ait une affinité pour l'art, il fallait avouer que l'approche académique de ce domaine la plongeait dans la confusion. Puis, finalement, elle trouva quelques notes sur ce qui faisait vibrer son cœur, elle serra fort le carnet entre ses pouces, comme si elle approchait de son but imaginé.

«  […] Après avoir relu le livre de la légende des Gil-Estrel, je ne pouvais m'empêcher de demander à mon tuteur si la légende qu'il avait relayée n'était que rumeur ou une vérité sans failles ? Son entretien avec l'un des cheftains de la cité avait semblé durer des jours. Mais le résultat était celui d'un conte fantastique, ceux qu'on raconte aux enfants pour leur enseigner une morale. Les Gil-Estrel ont-ils vraiment fait un pacte avec une entité divine au détriment de leurs destins ? Oblyo me répondit en baissant les yeux - comme d'habitude quand il parlait de son travail - : « Et vous ma chère, est-ce que vous y croyez ? Les histoires sont faites pour êtres racontées, l'important c'est qu'elles vous emportent avec elles. Le reste... c'est à vous de le savoir, j'imagine.  […] »

Rubis tourna la page rapidement. Mais la suite ne la concernait plus. Elle ferma alors soudainement le livre et poussa un réel soupir d'agacement, en regardant par la fenêtre.

«  C'est si facile, et convenu comme réponse... »

Puis elle changea son regard. Son émotion bascula de la frustration à la déception. Pourquoi avoir misé autant d'espoir et d'attentes sur une histoire ? Une histoire qu'on se transmet, qu'on se raconte, qu'on partage. Elle resta là un moment, à explorer le ciel de Sulimo du regard, tout en réfléchissant. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien chercher, au final, de plus que ce que ce livre contait ? Une légende est une légende. Avec son lot de vérité et d'amplifications. Mais la preuve la plus tangible était bel et bien greffée et sur sa joue gauche.

« … Moi... j'y crois. »

Elle s'enfonca un peu dans son fauteuil. S'accrocher à des curiosités, fabuler sur des théories, c'était aussi ce qui lui permettait de vivre sa propre histoire , et se raccrocher à l'espoir de trouver des réponses pour faire face à une situtation compliquée. C'était sa manière de gérer tout ça. Alors qu'elle effaçait son regard humide dans les nuages du ciel couchant de Sulimo, l'écho de l'archipel se fit entendre et une question résonna en elle. Celle qui trottait dans la tête de toutes les personnes qui s’intéressait à la condamnation de sa famille.

Comment arrêter cette malédiction qui pèse sur l'avenir des Gil-Estrel ?

A cette interrogation, Rubis avait sa petite idée. Une petite idée très pragmatique.

L'idée et l'envie d'être la dernière héritière d'une étoile maudite.